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[RP Solo] Le muet qui parlait aux aveugles

Par tiquetoum - ANCIEN ABONNÉ - 24 Janvier 2018 - 02:18:11
Si je prends la plume aujourd'hui, c'est par lâcheté. La décence aurait voulu que j'emporte mes secrets avec moi, au même endroit que le poison que je viens de prendre me conduit. Je ne puis m'y résoudre. J'ai trop peur qu'ils me hantent. Quiconque sait ce que je sais n'osera plus jamais s'exposer au soleil et à la lune. J'ai besoin de me soulager d'un crime dont la simple connaissance fait que je ne suis plus innocent. Pourtant, je ne souhaite pas accabler de culpabilité quiconque sera mon lecteur. Aussi tâcherai-je d'être évasif et protecteur.

Mon père travaillait dans l'administration au Château d'Allister et ma mère exerçait son activité de couturière à domicile ou chez ses clients. J'ai reçu une éducation assez basique avant de suivre une formation au temple de Féca. J'ai poursuivi mes études au village d'Amakna avec les cours du professeur Almarth Wilbert. Cet éloquent disciple d'Éniripsa enseignait, en sa demeure et pour un coût assez modeste, les lettres et l'étude des langues anciennes.

Même pour un disciple de la maîtresse des mots, le professeur Wilbert avait un véritable don pour transmettre ses connaissances, auprès des élèves assez sérieux et intéressés. Nous lui prêtions déjà une assez grande admiration lorsqu'une visite d'un de ces amis nous appris que le professeur était aussi un puissant magicien. Il usait fort bien des Mots magiques, dont la déesse Éniripsa confie le secret à ceux qui lui sont dévoués, et il ne s'était pas spécialisé dans les soins.

Avant d'être un bon enseignant et un puissant disciple, Almarth Wilbert était un passionné. Les cours, qui connaissaient un succès raisonnable, et son héritage lui permettaient de financer ses recherches personnelles sur les langues anciennes - l'ancien amaknéen, le sufokien, certains langages cultuels, démoniques ou des dialectes insulaires. Le professeur fréquentait avec assiduité la bibliothèque d'Amakna et celle du Château d'Allister. Il faisait aussi venir de Bonta ou de Brâkmar certains manuscrits.

En fin de cours il ne manquait pas de nous narrer, avec talent et aisance, l'évolution de ses recherches. La traduction d'un grimoire ou l'obtention d'un titre - cité dans un antique ouvrage Amaknéen mais dont la trace fut retrouvée à Frigost - étaient pour nous de véritables aventures dont nous ne perdions pas une miette.

Son l'éloquence traduisait quotidiennement sa passion. Mais un jour, celle-ci ce manifesta par une excitation inhabituelle chez notre professeur qui contrôlait si bien ses mots. À la fin d'une leçon il présenta à certains d'entre nous, qui étaient restés discuter, un livre fort singulier. Cet ouvrage anonyme était assez grand et épais, à la manière d'une encyclopédie. La couverture était en cuir sombre. La peau était tellement usée et froissée que les plis semblaient prendre la forme d'une face grimaçante.

Le professeur Wilbert nous raconta qu'il avait obtenu ce manuscrit auprès d'un pirate ivre qui cherchait à s'en débarrasser. Le flibustier clamait l'avoir récupéré sur une île isolée peuplée de Kanniboules et de Raul Mops. Cet achat était atypique de la part de notre enseignant qui passait plus souvent par des bibliothécaires ou des collectionneurs privés. Almarth Wilbert nous appris, extatique, que ce manuscrit était dans un langage qui lui était parfaitement inconnu.

L'écriture ne lui évoquait aucune représentation graphique qu'il connaissait. Il n'y décelait pas d'inspiration ou d'influence. Pour le professeur, c'était peut-être l'occasion de mettre à jour une nouvelle langue. Un nouveau monde s'ouvrait à lui. Alors que les mots se bousculaient à sa bouche d'une manière que nous n'avions jamais vu, je jure d'avoir alors ressenti les effets d'un Mot Stimulant.
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Avant d'étudier le contenu de l'ouvrage, il fallait en déchiffrer le langage. Pour ce faire, Almarth Wilbert passa en revue nombre de livres qu'il avait étudié au cours de sa carrière. Ils étaient stockés en sa demeure ou dans des bibliothèques publics. Le professeur était à la recherche d'une écriture connue qui rappellerait celle du manuscrit à la couverture fripée. Il nous narrait comment il étudiait la courbure de chaque signe, l'enchaînement des symboles, la construction et le style.

Pendant qu'il racontait, le professeur ne prêtait plus attention à nos réactions ou nos questions. Il ne parlait pas pour nous mais pour lui-même. Un comportement inhabituel et fort rude mais que nous mîmes sur le compte de l'excitation... et de la fatigue. C'était un travail acharné qui consommait son énergie et ses économies. Quand il n'étudiait pas l'écriture du livre avec acharnement, il donnait des leçons pour financer l'achat et l'acheminement de manuscrits. Les cours se faisaient donc à défaut de son repos.

À ce stade du récit, il me faut poser quelques bases quant au professeur Almarth Wilbert et quant à l'usage des mots. Pour moi et d'autres camarades, l'étude des langues nous permettait d'approfondir notre culture, d'avoir une meilleure connaissance du monde dans lequel nous vivons et donc d'affûter notre regard et notre compréhension de celui-ci. En revanche, pour certains disciples de la déesse Éniripsa, l'apprentissage des lettres et l'étude des langues (et des langages) peut permettre de renforcer sa puissance et sa maîtrise des Mots Magiques. Le haut niveau de maîtrise de la magie d'Almarth Wilbert était intrinsèquement lié à ses travaux de recherche.

Je reviens à l'étude du livre à la couverture fripée. Peu à peu, notre enseignant se mit établir des liens. D'abord entre différents éléments qui n'étaient pas au centre de sa recherche, puis avec le livre récupéré par le pirate. Certains symboles, lettres et signes se retrouvaient ainsi dans des œuvres qui ne semblaient n'avoir rien en commun : ni le langage, ni l'époque, ni l'origine géographique ou culturelle. Ces liens formaient une toile tentaculaire qui emprisonnait sur le même plan des époques et des lieux entre lesquels on ne pouvait imaginer une analogie. Comment la retranscription d'une gravure en ancien sufokien, datant d'avant l'immersion d'une partie de la ville et découvert récemment, pouvait présenter la même série de symboles complexes qu'une ancienne lame déterrée en Saharach ?

C'est à cette période que le professeur Wilbert se mit à utiliser des mots dangereux dans ses classes. Pas forcément magiques, mais il tenait des propos qui étaient durs à entendre pour les initiés que nous étions. Les élèves les plus assidus étaient particulièrement affectés mais tenaient bons. Les plus néophytes ressentaient une gêne et un inconfort profond qu'aucun ne sut m'expliquer par des mots. Je ne retranscrirai pas exactement ici ce qui fut dit. D'abord pour protéger mon lecteur et ne pas recauser  les mêmes maux, mais aussi parce que mon cerveau m'en a fait oublié une partie afin de me protéger.

Almarth Wilbert décrivait avec une minutie délétère comment certains Mots Interdits pouvaient provoquer la mort horrible, ou plutôt la cessation d'existence, de celui qui les prononçait. Il évoquait, le regard luisant d'une nostalgie coupable, l'histoire immonde de ce culte bâtard qui nourrissait une entité immorale avec les paroles d'innocents. Puis il raconta comment ces innocents durent être détruits d'une manière terrible, car ils avaient été liés sans le savoir à la créature sans forme. Certains élèves cessèrent de venir aux leçons.
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C'est à cette période que le temple de Féca me confia deux missions : l'escorte d'un convoi de la Foire du Trool à Astrub, puis la protection d'un site de fouille archéologique en campagne amaknéenne. Ces attributions me tinrent à l'écart du village et interrompirent mes études auprès du professeur Wilbert. Il ne me vint pas l'idée de m'en plaindre puisque j'étais redevable au temple du fort de ma formation universitaire, cultuelle et guerrière. De plus, j'accueillis volontiers cette pause dans les cours particuliers. L'ambiance commençait à y devenir pesante avec les propos déplacés du professeur et son attitude obsessionnelle pour l'étude du livre au langage mystérieux.

Je revins au village après plusieurs semaines d'absence pour apprendre de la part d'un ancien camarade qu'Almarth Wilbert ne donnait plus cours. Je fus alors parcouru par un frisson inexplicable. Était-ce à cause de cette lueur dans le regard de mon compagnon d'études quand il m'annonça la nouvelle ? Était-ce mon inconscient qui venait d'entrevoir l'image du puzzle que je m'apprêtais à assembler ? Je l'ignore mais je peux dire aujourd'hui que cette sensation était prémonitoire du mal à venir.

Aucun de mes anciens camarades n'accepta de me parler des motifs de l'arrêt des cours. Quand je mentionnais la chose aux gens que je retrouvais après mon absence, tous changeaient d'attitude et de sujet, puis de chemin quand ils m'apercevaient la fois suivante. À l'évidence, il s'était passé quelque chose d'inexprimable. Une terreur durable avait saisi les habitants qui suivaient ce qui fut nommé plus tard "L'affaire Almart Wilbert".

Je me rendis à la bibliothèque d'Amakna pour en savoir plus. Le bibliothécaire Harry Stote, qui suivait la chose de moins près que les gens que je connaissais au village, m'apprit que le professeur ne fréquentait plus l'établissement, ni celui du château. Surtout, il me rapporta qu'Almarth Wilbert avait laissé éclaté sa colère lors de sa dernière visite. Avec des mots dont seuls les disciples d'Éniripsa ont la maîtrise totale, le professeur avait affirmé qu'il n'y avait rien à apprendre ici et que ces livres ne contenaient fondamentalement aucun savoir. Le hibou me confia que le professeur l'avait profondément effrayé car il avait laissé échapper un Mot Furieux sans même s'en rendre compte. Le sort avait fracturé une étagère et fait volé plusieurs ouvrages à travers la pièce.

Décidé à en savoir plus, je me rendis le jour suivant chez Almarth Wilbert. Les coups du heurtoir en fer forgé contre la grande porte de sa demeure bourgeoise restèrent sans réponse. C'est la voisine la plus proche qui m'apprit que le professeur ne recevait plus personne, mais que des silhouettes noires se faufilaient souvent par l'arrière-cour une fois la nuit tombée. Elle ajouta que c'était bien la peine que ces mystérieuses figures attendent l'obscurité, alors que leurs visites étaient régulièrement signalées par un bruit de roulement grinçant. Le lendemain, on retrouvait des traces de roues dans la terre.

Je décidai alors d'appliquer les conseils donnés par les aventuriers que j'avais rencontré lors de mes missions pour le temple de Féca. Je me rendis à la taverne. J'y appris avec surprise qu'Almarth Wilbert s'était mis à la fréquenter avec assiduité. Son attitude sur place était la source d'une agitation anxieuse. À titre personnel, je fus grandement éprouvé de découvrir un individu qui n'était plus que l'ombre de lui-même.
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